De l’hypocrisie
L’hypocrisie, c’est la civilisation. Il s’agit ici de botter en touche une idée très dans l’air du temps qui est celle de croire qu’il faut tout se dire et tout dire, dans la plus grande franchise – « transparence » en jargon politiquement correct – en sonnant le glas des formes ridicules, des chichis bourgeois, de tout ce qui enrobe le fond des choses en en cachant « l’essentiel » (une des expressions favorites de nos grandes plumes qui sont à l’origine des prières universelles). Ainsi supprime-t-on au saint sacrifice de la messe tout le « surplus » que le génie de nos ancêtres avait ajoutés, imaginés, dans un profond amour du Christ, du Concile de Trente au missel latin de 1962. Et pourquoi ? Pour que l’on comprenne par la « sobriété » des formes, la « simplicité » des rites, la pauvreté des ornements, que l’ « essentiel » est dans ce que l’on ressent, que l’on soit debout, allongé, ou assis (ainsi supprime-t-on l’ancestral agenouillement qui était pourtant la position de la prière par excellence adoptée dans toutes les civilisations – bien avant Jésus-Christ d’ailleurs). Il en est de même dans la vie urbaine : inutile de se lever quand un professeur rentre en classe, tutoiement généralisé au bureau, et, bien entendu, levée des « tabous » en famille, en société, à l’école ou au bureau quand ceux-ci concernent des sujets aussi crus que la sexualité ou les secrets de famille. Ah vous ne voulez plus d’hypocrisie ? Et bien, supprimons la politesse ! Bizarrement, cette dernière semble – dans une certaine mesure – résistée à l’abâtardissement général des formes. J’avoue qu’il est bien des matins où je me lève sans avoir envie de ne dire bonjour à personne, que, si j’avais pu les éviter, nombreuses sont les mains que je n’aurais pas serrées, et les lèvres qui ne m’auraient pas embrassées ! Combien de familles l’hypocrisie a-t-elle maintenue unies ? Combien d’amitiés ont-elles été brisées par des mots insuffisamment enrobés ? Que se passe-t-il lorsque la diplomatie excédée n’use plus de ces brillantes et prudentes formules ? Là où l’on a voulu moins d’hypocrisie, ce fut la brouille, l’amitié déchue et parfois la guerre ! Que dans Sa très grande Miséricorde, le Bon Dieu mette fin à la confusion des formes que l’intelligence qu’Il nous a donné a construis avec la civilisation avec l’hypocrisie. Qu’Il donne à notre siècle de comprendre qu’à trop vouloir combattre l’hypocrisie, il combat la civilisation.